Parce qu'il coule en nous des glaciers

À paru : "Les sources de glace" avec la complicité de  Nastassja Martin (anthropologue, autrice),  2025,  édition Paulsen/Guérin.

"Nastassja Martin, anthropologue et écrivaine, choisit de ne pas détourner le regard et cherche dans l’histoire de la peinture et dans la poésie des clés pour appréhender ces images qui bousculent nos idées sur le monde.
La glace se sublime vers le ciel, elle craque, gargouille et nous parle. Quelque chose meurt, quelque chose se crée, il est temps d’écouter la voix des sources de glace." (texte de présentation du livre).
J’observe en effet depuis 20 ans les mutations de la haute montagne alpine dans le contexte du réchauffement climatique : fonte des glaciers, dégèle du permafrost, éboulements et avalanches de pierres. Le paysage change radicalement en haute altitude qui est déjà à +2°C de réchauffement climatique. L’instabilité du terrain remet en cause les pratiques sportives et contemplatives de la montagne.
Nous vivons un moment fort : d’un désert de glace, la haute montagne alpine devient un vaste désert de pierre, d’éboulis et de moraine qu'il s'agit de voir, représenter, penser, ré-imaginer.

Ce travail a reçu les soutiens du CNAP (Centre Nationale d'Art Plastique) en 2021 et de l'AIC (Aide Individuelle à la Création) de la Drac Rhône Alpes en 2022.

Hyper-montagne

Carte & paysage À partir des cartes suisses au 25000ème, je reproduis des montagnes emblématiques des Alpes. Il est question ici de sortir la montagne de son contexte de carte topographique en ne retenant uniquement les informations physiques du territoire, uniquement le relief . À l’aide du fusain, je reproduis les tracés des reliefs agrandis qui opère comme un dépliage. Par le dessin, je parcours avec la main ces reliefs chaotiques pour en restituer leur cohérence et leurs complexités. Je ne figure pas les glaciers laissant à leur place des taches blanches car entre le relevé topographique et la réalité du terrain d’aujourd’hui, des glaciers ont reculé, disparus. Je fais le choix de laisser un vide, que notre imaginaire comblera. La carte s’est finalement transformée en un paysage.

Les chaos rocheux gagnent la montagne alpine au fur et à mesure que disparaissent les glaciers. Ces vastes
vallées empierrées progressent dans toutes les Alpes, en lieu et place des vallées englacées.

Un paysage apparaît comme indésiré, inattendu. Les populations alpines pleurent à raison ses glaciers (certains
disent perdre un membre de la famille), et se trouvent stupéfaites, atterrées devant la rapidité du phénomène : à la lettre,
nous sommes pétrifiés, comme rendu aux éboulis, paysage emblématique des Alpes de demain.

Jusque là point aveugle, l’éboulis de montagne était une des composante du paysage sans en être l’intérêt principal du
paysage. Aujourd’hui, il envahit le paysage par son étendu.

Dessiner un éboulis, devient pour moi une façon de m’approprier ce paysage indésiré. Une façon de “rentrer“ dans ce
paysage avec l’attention minutieuse à porter pour chaque pierre et comprendre de quoi il est fait. Il s’agit aussi de
représenter ce paysage que la vue nous pétrifie.

C’est aussi une façon de représenter les éléments pour ce qu’ils sont en tant qu’ils sont. Le peintre Gabriel Loppé peignait
avec beaucoup de minutie les roches, les glaciers, la lumière. Ce peintre m’intéresse car j’associe cette exigence de minutie
avec le regard du géomorphologue qu’il porte pour comprendre comment se disposent les éléments dans un apparent chaos. Gabriel Loppé a peint de nombreux tableaux sans humains dont le l’intérêt, à mon sens, était de s’approprier ces territoires englacées, nouveaux
pour l’époque, dont la conquête n’était pas que géographique, en atteignant les sommets, mais aussi esthétique :
donner à comprendre des paysages que l’on pouvait voir d’en bas en figurant matières et éléments, couleurs et lumière, forces et dynamiques, attraits et dangers. L’alpinisme s’est construit d’abord autour de ces images et ensuite la photographie a pris le relais.

Aujourd’hui, avec de nouveaux enjeux, ces territoires se découvrent de leur glacier, il s’agit de revenir et d’explorer à nouveau frais ces paysages. C’est une tentative que j’ai tenté réalisé avec ce dessin pour sortir de la pétrification que nous suscite ces pierriers et aller de l’avant.